Cinergie Agir contre l'exclusion professionnelle des personnes handicapées
Cinergie
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CINERGIE : les limites du maintien dans l’emploi
C. MORGAND - CMIE, Cinergie
28° Congrès de médecine et de santé au travail
Bordeaux - Juin 2004

Sujet :

«Comment une tentative d'insertion professionnelle d'une personne sourde profonde, muette, oralisée peut aboutir à la survenue d'une réelle souffrance au travail et entraîner un processus d'exclusion.»

L'insertion professionnelle d'une personne handicapée ne peut se concevoir sans la volonté expresse de l'employeur, la sensibilisation et l'adhésion de l'équipe au projet, ainsi que la motivation de la personne. En l'absence de l'un de ces facteurs indispensables, l'intégration ne se fera pas et ce, malgré :

  • l'adaptation du poste de travail
  • les compétences techniques de la personne
  • la compatibilité du handicap au poste proposé.

L' exemple de l'insertion de Mademoiselle X va nous permettre d'illustrer ces propos.

Il s'agit d'une jeune femme âgée de trente ans, présentant une surdité congénitale profonde bilatérale, appareillée. Elle est oralisée, s'exprime remarquablement bien et connaît un peu la langue des signes français. La surdité par définition est ce que l'on appelle un handicap invisible. C'est aussi un handicap de communication qui rejaillit sur l'autre, sur l'interlocuteur de la personne sourde. Ainsi, l'interlocuteur devient lui-même handicapé.

Le problème de communication se base sur un malentendu: la difficulté d'imaginer l'autre. Les entendants ne comprennent pas ce que vivent les sourds. Ils ne savent pas gérer la situation avec une personne sourde. La confusion entre surdité et débilité est souvent la règle.

Au prix d'un effort surhumain et de beaucoup de souffrance, Mademoiselle X a été oralisée. Paradoxalement, et du fait de son oralisation parfaite, nous en oublions son handicap, ses difficultés à la lecture labiale, sa grande fatigabilité due à un effort d'attention permanent pour nous comprendre, nous les entendants. Elle n'ose pas toujours nous faire répéter. Il existe de nombreux sosies labiaux qui portent à confusion. Régulièrement, elle découvre encore des mots dont elle avait fait un amalgame. Sa scolarité s'est déroulée dans le monde entendant en parallèle avec des séances d'orthophonie à l'Institut des Jeunes Sourds de Paris (rue Saint Jacques) jusque au BAC. Puis elle choisit de s'orienter vers un BTS d'arts appliqués, passe le concours des Arts Décoratifs et poursuit ses études en communication visuelle pour devenir graphiste(BAC+5).

Pendant ses études, elle avait exercé des petits emplois en CDD.

En l'an 2000, nouvellement diplômée, elle commence à envoyer des CV. Dix-huit mois de recherche et 400 CV. Elle est contactée par l'EPSR qui lui propose de suivre une formation de perfectionnement PAO, lorsque une entreprise répond à son e-mail et semble intéressée par sa candidature.

C'est une TPE comprenant trois employés et le directeur; sa principale activité est celle d'une agence de communication dédiée aux entreprises de loisirs et divertissements (musique, cinéma, spectacle, vidéo, jeux vidéo....), spots TV et authoring DVD.

Mademoiselle X est embauchée en CDD d’un an dans le cadre d'un CIE: contrat-initiative-emploi. Elle occupe le poste d'infographiste. Les débuts se passent plutôt bien.

A l'issue des quatre premiers mois, elle se présente à la visite médicale du travail. Dès le premier contact, elle retient mon attention avec sa volonté de communiquer avec nous les entendants, son regard observateur, exercé à la lecture labiale, ne voulant pas risquer une erreur de compréhension. Tout de suite, elle me dit se sentir isolée dans cette petite équipe.

En fait, elle avait été de prime abord installée à un bureau mal adapté au travail sur écran. Elle s'en etait plainte à son employeur car elle souffrait de lombalgies. Celui-ci l'avait changée de local. Elle se retrouvait dans un local très sombre, dans un coin d'une pièce située au rez-de-chaussée d'un immeuble parisien, sur cour avec petites fenêtres, dos au mur, éclairé par de petits spots, dans un espace très restreint .

Cependant, l’écran était de qualité, sans reflet, bien orienté ; la souris, le stylo électronique, la tablette, le clavier très ergonomiques ; le siège correct, les lombalgies s'étaient améliorées.

La tâche consistait à concevoir des jaquettes, des rondelles de CD ; DVD : conception, création, mise en forme, exécution graphique, illustration...

  • conception de spots TV et authoring DVD
  • conception et réalisation de DVD
  • conception et réalisation d'affiches de spectacles, de programmes de spectacles.

Pour ce faire, l'utilisation d'internet lui permettait d'avoir accès à divers sources d'images, de documentation.

En résumé, tout ce qui concerne la conception de la communication visuelle dans le domaine du cinéma, des jeux vidéo.

Son employeur ne souhaitait pas qu'elle entre en contact avec les clients, ce qui la désolait.

Le travail lui était en théorie préparé et distribué le matin par le directeur ou une de ses collègues ayant trois ans d'ancienneté dans l'entreprise et occupant le même poste qu'elle.

Les difficultés de compréhension, de communication survinrent. Tout d'abord, à l'occasion d'un retard un matin : vivant seule et sourde , Melle X utilisait un réveil vibreur posé sur son lit auquel il arrivait malencontreusement de tomber par terre. De ce fait,elle n'entendait pas son réveil. Ayant informé son employeur de la cause de son retard, celui-ci lui avait répondu : "tu n'as qu'à faire sonner ton réveil une demi heure plus tôt"

Petit à petit, les vexations commencèrent : menaces, grossièretés, brimades, moqueries, violences verbales.

  • une personne sourde se met facilement à crier, lorsqu’on ne la comprend pas : on la traita d' hystérique.
  • on lui interdit l'utilisation d'internet pendant ses heures de travail, alors que ses collègues pouvaient l'utiliser.
  • on lui interdit d'utiliser son téléphone portable texto alors que les autres pouvaient utiliser le téléphone de l'agence ainsi que leur portable.
  • sans clef de l'agence, elle devait attendre le matin devant la porte que quelqu'un arrive : « c'est pour t'apprendre à vivre ».
  • le travail lui etait distribué de plus en plus tard ainsi que les documents, entraînant de longues périodes d'inactivité, de solitude, de sensation d'inutilité.
  • une pression avait été exercée sur elle, afin qu'elle réalise un DVD à caractère pornographique qu'elle ne souhaitait pas faire, mais qu'elle avait cependant fini par accepter.
  • un refus de sa part de déjeuner avec toute l'équipe, malgré ses explications, que le brouhaha la fatiguait avec ses appareils, que ce n'etait pas facile pour elle de suivre une conversation à plusieurs avait été très mal interprété.

Les lettres recommandées avec avertissement pour impolitesse tombèrent. Puis entretien préalable, mise à pied de deux jours pour divers griefs.

Dans ce contexte conflictuel, Melle X consulte son psychiatre qui l'arrête un mois, pour la mettre à l'abri et éviter une décompensation plus grave de son état psychique.

Devant toutes ces difficultés, Melle X avait rencontré la chargée de mission de l'EPSR qui était entrée en contact avec l'employeur pour le sensibiliser à la surdité, lui expliquer comment est vécu le handicap par la personne sourde, quelles sont ses difficultés et comment se comporter avec elle.
Lors de son arrêt de travail, elle consulte à nouveau l'EPSR qui me téléphone pour m'informer de la situation et demander conseil. Une visite de pré-reprise, en compagnie de la chargée de mission est décidée. Lors de cette visite, je lui demande de revenir me voir en reprise du travail, afin que je puisse prendre rendez-vous avec son employeur pour effectuer l'étude de poste. Puis, j'écris à son psychiatre. Celui-ci me répond que Melle X est exempte de toute pathologie psychiatrique et que ses dires sont dignes de foi. Entre temps j'appelle son employeur ; j'avais besoin de son témoignage ainsi que de celui de sa collègue.

L'intervention en entreprise est capitale. Lors de la visite de reprise de travail,
je propose à Melle X de reprendre son emploi pour que je puisse faire cette étude de poste. Mais elle ne veut plus y retourner tant les relations sont tendues. Je dois lui expliquer que sa présence est indispensable et que je ne pourrai pas me prononcer sur son aptitude sans la visite en entreprise. Elle finit par accepter.
J’effectue donc la visite d’entreprise. L’employeur me réserve le meilleur accueil . Il me montre l’ancien poste de travail occupé par Melle X puis son nouveau. Je m’entretiens en particulier avec elle pour étudier ses taches;elle me décrit très précisément ce qu’elle avait à accomplir au cours d’une journée de travail .Puis ses collègues ainsi que son employeur prennent la parole. C’est au cours de cette discussion que j’ai pu comprendre ce qui se passait. Tous parlaient ,tous exprimaient leurs difficultés de communication, leurs incompréhensions mais personne ne lui donnait la possibilité d’intervenir lorsqu’elle voulait apporter une précision ,personne ne la laissait parler. Puis finalement ,Melle X fut réduite au silence comme mise à l’index, mise à l’écart ,isolée.
A l’issue de la visite d’entreprise ,je lui demande de venir me revoir en consultation . Puis devant une telle souffrance et malgré toutes les difficultés qu’elle avait rencontrées pour trouver un emploi ,je la déclare « inapte à tout poste dans l’entreprise pour danger immédiat »selon l’article L 241-51-1 du code du travail. Je lui précise que cet avis d’inaptitude ne préjuge en rien de son avenir professionnel et ne concerne qu’un poste donné dans une entreprise donnée .

Les suites se révélèrent plus compliquées qu’il n’y paraissait .En effet ,après avoir tenté de contester mon avis d’aptitude l’employeur ne prononça pas le licenciement .Il laissa courir le contrat jusqu’à son échéance car il s’agissait d’un C-I –E d’une durée de un an. Ceci plongea Melle X dans une situation financière très précaire .Elle fut contrainte de saisir le tribunal des Prud’hommes qui près d’une année plus tard donna tord à l’employeur .Elle fut donc indemnisée. Par contre le préjudice moral ne fut pas reconnu.
J’ai repris contact avec elle. Melle X a retrouvé un emploi correspondant à ses compétences dans une entreprise prète à l’accueillir. Mais elle garde de cette expérience une cruelle sensation d’échec et d’incompréhension.

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