 |
 |
Publications - EchoCinergie N°13
Interview de Mme Buisson, directeur de l'Agefiph
Madame
Buisson est directeur général de l'Agefiph (Fonds
pour l'insertion professionnelle des personnes handicapées).
Elle nous
a reçus en compagnie de Mme Surun (chargée
de mission à la Direction de l'Animation des Politiques
Territoriales de l'Agefiph), et a accepté de
répondre à nos questions. Nous l'en remercions vivement
et nous vous présentons ici nos échanges. |
Mme Buisson et Mme Surun |
|
|
Madame Buisson :
Je suis heureuse de pouvoir m'adresser aux médecins
du travail à travers votre magazine.
L'Agefiph considère l'implication des médecins
du travail comme fondamentale dans la détection et la réussite
d'un maintien dans l'emploi dont l'objectif est
d'éviter la désinsertion des personnes en situation
de risque d'inaptitude au regard de leur état de santé.
D'après les statistiques de la médecine du
travail, ce sont environ 800 000 personnes pour lesquelles se pose,
chaque année, la question de l'aptitude à occuper
leur poste de travail pour des raisons de santé. Le maintien
dans l'emploi constitue donc un enjeu qu'il convient
de réaffirmer à côté du placement et
de l'insertion professionnelle des demandeurs d'emploi
handicapés. Il apporte une solution à un problème
majeur de société en raison des traumatismes multiples
qui accompagnent toute forme de perte d'emploi.
On peut prévoir que le maintien dans l'emploi prendra
encore plus d'importance dans les prochaines années
au regard de facteurs comme le vieillissement de la population,
l'accroissement des accidents du travail sur la période
récente et l'allongement de la vie professionnelle.
Or on sait aujourd'hui que les travailleurs handicapés
quittent la vie active plus précocement que les autres,
l'accompagnement pour le maintien dans l'emploi constituera
donc pour eux, plus encore que pour l'ensemble des salariés,
une priorité.
Nous sommes donc de plus en plus préoccupés par la
question du vieillissement des personnes handicapées et
par leur maintien à l'emploi. Nous souhaitons travailler
efficacement, là encore, avec les médecins du travail,
qui peuvent se positionner de façon proactive et être
vecteur d'alerte. Il nous faut travailler aussi encore plus
en amont sur les processus structurellement générateurs
de handicap en adoptant une ingénierie d'intervention
collective plus précoce.
|
|
Cinergie :
Cinergie parle de personnes
en difficulté de
santé,
ce qui inclut la population vieillissante en désadaptation. Le maintien à l'emploi
concerne à la fois les personnes reconnues travailleurs handicapées
et des personnes qui n'en relèvent pas. Concrètement comment
travaillerez-vous sur ces thèmes et quelles sont les limites de votre
champ d'intervention?
Madame Buisson :
Pour favoriser le maintien dans l'emploi,
l'AGEFIPH soutient deux grands types d'intervention
:
-
des aides directes aux entreprises en vue de la mise en œuvre
d'une solution de reclassement adaptée pour des personnes
en risque d'inaptitude ou dont le handicap s'aggrave
(subvention forfaitaire " maintien dans l'emploi ",
financement d'aménagement de poste de travail, formation...)
- la
mise en place d'équipes locales dédiées
au maintien afin d'optimiser les moyens de détection
précoce et de résolution des cas de maintien.
Les équipes locales dédiées au maintien dans
l'emploi se sont développées avec l'appui
financier de l'AGEFIPH surtout à partir de 1995. En
règle générale, les missions de ces équipes
portent sur :
-
la sensibilisation des entreprises au thème du maintien
dans l'emploi ;
- la mise en œuvre des moyens de détection
précoce
des cas de maintien ;
- la recherche de solutions de maintien dans
l'emploi pour
des salariés handicapés ou en situation d'inaptitude
constatée par le médecin du travail ;
- la mobilisation
des ressources nécessaires à la
mise en œuvre de la solution adoptée ;
- la coordination
des acteurs concernés, dans certains
cas.
Au-delà de la relation entre le salarié et l'employeur,
les actions des opérateurs départementaux s'exercent
dans le cadre des PDITH ; ce qui permet un partenariat dense avec
l'ensemble des acteurs du maintien dans l'emploi, tels
que les médecins du travail, les médecins-conseils
et les services sociaux de la Sécurité Sociale, la
COTOREP, les structures Cap Emploi, les coordinateurs de PDITH,
etc..
Ce travail en réseau d'acteurs assure la prise en
charge de personnes en situation de risque d'inaptitude au
regard de leur état de santé de manière précoce
avant même qu'elles soient reconnues handicapées.
La couverture territoriale par les réseaux de maintien
dans l'emploi a fortement progressé. Ainsi, fin 2002
l'AGEFIPH soutient-elle une centaine de structures pour réaliser
des actions de maintien dans l'emploi, qui interviennent
dans 85 départements, et neuf structures spécifiques
qui interviennent au sein d'une branche professionnelle (agriculture,
bâtiment et travaux publics, métallurgie) à l'échelle
d'une région ou d'un département.
En 2002, L'AGEFIPH a lancé un état des lieux
qualitatif des dispositifs de maintien sur l'ensemble des
départements. Les résultats attendus pour le mois
de mars 2003 donneront une cartographie départementale des équipes
dédiées au maintien dans l'emploi et une analyse
des modes de collaboration inter-institutionnelle de pilotage et
de suivi de l'activité maintien. L'Agefiph entend
poursuivre en 2003 sa participation au développement des
réseaux de maintien dans l'emploi, notamment sur les
départements non couverts. Elle s'attachera à harmoniser
les politiques menées, sur la base d'une offre de
services adaptée aux spécificités départementales.
Enfin nous pouvons dire que les expériences de maintien
dans l'emploi que nous avons menées dans les entreprises
sont exportables au profit d'autres populations que les personnes
handicapées. Nous regardons de plus près, et cela
est au stade de la réflexion, des projets d'intervention
qui, à l'occasion du maintien à l'emploi
de 2 à 3 travailleurs handicapés (RQTH), conduisent
l'entreprise à modifier les postes de travail d'autres
salariés et diminuer les risques d'atteinte à leur
santé.
|
|
Cinergie :
Le chef de l'Etat a défini la politique en
faveur des personnes handicapées comme l'une de ses priorités.
Est-ce que l'Agefiph et l'Etat sont susceptibles de mettre en oeuvre
de nouvelles actions, si oui lesquelles ?
Madame Buisson :
Je me félicite que ce soit un chantier
du chef de l'état. En 15 ans la loi de 1987 a permis
de faire des progrès réels. Le législateur
peut, s'il le souhaite, apporter des améliorations à cette
loi et c'est de sa responsabilité. L'Agefiph
a en partie rempli sa mission, la loi de 1987 n'a pas démérité.
Aujourd'hui sur les 107 000 personnes handicapées
qui entrent chaque année dans l'emploi, 60% entrent
dans l'entreprise avec leur handicap. Mais nous ne pouvons
pas nous satisfaire de ce résultat car le taux de chômage
des personnes handicapées est le double de celui des personnes
valides et au delà de 50 ans le taux d'emploi des
personnes handicapées chute de 50%. De plus, selon les résultats
de l'enquête Handicap-Incapacité-Dépendances
(cf article du Dr Rossignol ), 600 000 personnes de16 à 64
ans se déclarant handicapées ne sont pas sur le marché du
travail. Nous avons donc encore beaucoup à faire.
|
|
Cinergie :
Quelle est la part des handicaps acquis?
Madame Buisson :
Le nombre des handicaps de naissance diminue
sous l'effet du dépistage et du traitement précoce
mais arrive à un chiffre plancher. En tout état de
cause, nous identifions encore mal la part et la nature des handicaps
de naissance dans la population handicapée active. On observe
une stabilité des accidents de la vie à 100 000 cas
par an dont 35 000 cas dans lesquels la personne accidentée
conserve un handicap. Les survenues d' accidents du travail
et maladies professionnelles sont très diversifiées
selon les régions, leur volume reste stable de l'ordre
de 18000 par an. Les maladies invalidantes sont mieux soignées,
les personnes qui en sont atteintes sont de plus en plus nombreuses à pouvoir
travailler plus longtemps et nécessitent donc d'être
mieux accompagnées mais chaque année, ce sont 130
000 personnes qui sont reconnues travailleurs handicapés
par la COTOREP dont la majorité sont des handicaps acquis.
|
|
Cinergie :
Etudiez-vous des mesures spécifiques pour les
personnes atteintes de maladie mentale ? Déjà en
1850, le Dr Falret prônait une approche occupationnelle.
150 ans plus tard, il semble qu'enfin l'on puisse espérer
une évolution sur cette question. Des progrès ont été faits
qui permettent d'évaluer les capacités des
personnes atteintes de maladie mentale et on pointe le besoin de
mettre en place des mesures d'accompagnement spécifique,
comme les tuteurs en entreprise.
Madame Buisson :
Sur le champ de la maladie mentale, nous avons
beaucoup de progrès à faire, les techniques d'intervention
sont maîtrisées par peu d'opérateurs
et les employeurs sont encore très réticents. Dans
les résultats des placements des réseaux Cap Emploi,
les personnes atteintes par la maladie mentale sont les moins représentées.
C'est un accompagnement particulier, on peut être contre
performant, faute de connaissance précise du public. La
valeur ajoutée de l'Agefiph, dans ce cas de figure,
ce n'est pas de faire tout mais de repérer les bonnes
méthodes avec des partenariats solides et novateurs et de
les valoriser.
|
|
Cinergie :
Que peut-on dire du plafonnement du taux d'emploi à 4%
?
Madame Buisson :
Ce taux brut est à analyser plus finement.
D'abord, il ne porte que sur les entreprises de plus de 20
salariés. Ensuite, il recouvre un solde entre les entrées
et les sorties. Or les sorties sont très nombreuses. On
a par rapport à la population active, une sur-représentation
des classes élevées en âge. Les jeunes personnes
handicapées restent en milieu éducatif plus longtemps,
on aurait aujourd'hui 6000 étudiants qui ne se présentent
pas sur le marché du travail. Dans la classe des 40/50 ans
on retrouve toutes les personnes qui ont été victimes
d'accidents de la vie et puis on rentre dans une classe sous-représentée
celle des plus de 50 ans qui sortent plus tôt de la vie professionnelle.
Mais le solde est positif de 1500 à 2000 par an, ce qui
ne fait que 0,1% de progression du taux par an. Il y a aussi un élément
structurel à prendre en compte, 80% des personnes handicapées
sont de niveau de formation V ou inférieur et les emplois
intersticiels ou le reclassement disparaissent. Dans l'avenir,
on aura des besoins en emplois faiblement qualifiés sur
les emplois de services à la personne mais surtout des besoins
en emplois qualifiés. Il faut donc élever la qualification
et la capacité d'adaptation des personnes handicapées
par la formation initiale et continue.
|
|
Cinergie :
La formation rentre dans le champ de l'Agefiph
?
Madame Buisson :
Nous devons favoriser l'insertion par la
formation. Nous intervenons en collaboration avec des organismes
publics de formation tel l'AFPA et avec des organismes privés.
C'est un point fort de notre politique. Nous nous attachons
aussi à favoriser les projets innovants, par exemple, un
travail sur la gestion prévisionnelle des emplois à l'échelle
d'un bassin d'emploi ou d'une branche d'activité.
|
|
Cinergie :
Quels sont les freins à l'emploi ?
Madame Buisson :
Récemment, lors de la semaine pour l'emploi
nous avons présenté une enquête (Sondage Louis
Harris/Semaine pour l'emploi des personnes handicapées
réalisé du 17 au 23 octobre 2002) sur les représentations
de l'emploi d'une personne handicapée auprès
de chefs d'entreprise et de salariés. 2 groupes étaient étudiés,
l'un regroupait les entreprises qui n'avaient pas embauché de
personnes handicapées et dans l'autre, les entreprises
en comptaient dans leur effectif. La représentation est
fondamentalement différente. Pour les premiers, c'est
une personne " en fauteuil roulant ", difficilement adaptable
et peu productive. Pour les autres, le bénéfice à embaucher
cette personne est net. Il nous faut redoubler d'effort pour
communiquer vers le chef d'entreprise, et la meilleure voie
est celle " des pairs " et des prescripteurs, dont les
médecins du travail. C'est l'échange
d'expériences qui est porteur, " embaucher une
personne handicapée n'est pas une bonne action mais
une bonne décision du chef d'entreprise ". En
ce qui concerne le collectif de travail, les bénéfices
liés à la présence d'une personne handicapée
sont aussi importants. À l'arrivée d'une
personne handicapée, les consignes sont plus claires, les
effets induits sur l'ambiance de travail sont positifs. C'est
le chef d'entreprise qui signe le contrat de travail, mais
ce sont les collègues qui font l'intégration.
Nous devons travailler plus avec les organisations syndicales afin
qu'elles mobilisent les CHSCT et les représentants
du personnel qui ont une mission à remplir pour l'insertion
des personnes handicapées et le maintien à l'emploi.
|
|
Cinergie :
Va-t-on réduire le quota de 6% ? et par conséquent
les aides financières ?
Madame Buisson :
Le quota est atteignable et des entreprises vont
même au delà des 6%, certaines sont à 9%. Si
le recrutement ou le maintien à l'emploi d'une
personne handicapée représente un coût et qu'il
n'y a plus d'aides financières, ce sera plus
difficile. Mais la 1° aide, c'est de réduire l'incertitude
concernant l'adéquation entre le poste de travail
et la personne, comme pour tout recruteur. Les réseaux de
professionnels sont là pour réduire cette incertitude.
C'est là leur valeur ajoutée. Il y a enfin
un coût de gestion administrative lié à une
complexité, il nous faut sans doute améliorer le
servie que nous rendons à l'entreprise.
|
|
Cinergie :
Qu'attend l'Agefiph des services de santé au
travail ?
Madame Buisson :
Le médecin du travail est un des acteurs
incontournables pour la réussite d'un maintien dans
l'emploi aussi bien dans la détection précoce
que dans la recherche de solutions
L'Agefiph attend des services de santé au travail
une forte implication dans les réseaux d'acteurs départementaux
de maintien dans l'emploi. Les réflexions et les actions
qui sont menées dans le cadre de Cinergie peuvent permettre à partir
des expériences et des connaissances de ses adhérents
d'alimenter les réflexions de l'Agefiph sur
sa politique d'intervention en faveur de l'insertion
et du maintien des personnes handicapées.
|
|
Cinergie :
L' Agefiph mène t'elle une politique
décentralisée ?
Madame Buisson :
Le potentiel d'insertion des personnes
handicapées est différent selon les régions.
L'emploi, l'histoire des bassins d'emploi, les
politiques des COTOREP, des collectivités territoriales
sont variés. Le statut de travailleur handicapé est
très inégalement attribué par les COTOREP.
La commission est plus ou moins " généreuse " en
fonction du niveau socio-économique régional, des
métiers locaux (le vieillissement prématuré dans
certaines branches), des processus d'exclusion sociale. L'Agefiph
a des délégations dans 18 régions, les règles
d'intervention sont précises, nationales et il y a équité sur
les mesures standardisées sur tout le territoire. Mais dans
chaque région, il y a une adaptation des priorités
en fonction du contexte local. Nous nous attachons aussi à assurer
entre les régions un transfert d'expériences
pour faire avancer l'innovation.
|
|
Cinergie :
Si d'un coup de baguette magique vous pouviez
changer quelque chose, que changeriez-vous ?
Madame Buisson :
La représentation que le chef d'entreprise se fait
de la personne handicapée. Si on change ça, le reste
c'est de la technique et nous savons nous adapter.
|
|
 |