Cinergie Agir contre l'exclusion professionnelle des personnes handicapées
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Publications - EchoCinergie N°14

Entretien avec Mme Versini,
Secrétaire d’Etat chargée de la lutte contre la précarité et l’exclusion.

Mme VersiniCinergie :
Mme la ministre, merci de nous accueillir. Cinergie est une association dont l’objet social est « d’agir contre l’exclusion professionnelle des personnes en situation de handicap ». Nous contribuons à ce que le droit au travail soit respecté quel que soit l’état de santé des personnes. En faisant référence « aux personnes handicapées », nous considérons en fait l’ensemble des personnes en difficulté de santé.
Chaque année 20000 à 40000 licenciements suite à une décision d’inaptitude sont sources potentielles d’exclusion sociale. Ces personnes gardent leur savoir-faire mais n’ont plus la capacité d’exercer leur métier, elles sont désorientées, dépassées par une situation qu’elles ne comprennent pas. Nous sommes préoccupés aujourd’hui car les nécessaires mesures de réforme portant sur le système de chômage et des retraites vont probablement rendre plus difficile l’accompagnement social des personnes inaptes, qui on le sait, ont en général plus de 50 ans.

Mme Versini :
Il n’y avait pas d’autre choix que de faire la réforme des retraites sous peine de voir le système en place s’effondrer très rapidement dans les années à venir. Et, en réalité, il n’y avait pas de projet alternatif. Cette réforme permet notamment à nos concitoyens qui ont commencé à travailler très tôt, dès l’âge de 14 ou 15 ans, de faire valoir leur droit à la retraite. Nous devons effectivement être vigilants, en particulier pour certains publics, très fragiles…

Cinergie :
La donne va changer et notre mission d’accompagnement des personnes en situation d’inaptitude devra être renforcée pour éviter que ces personnes se trouvent démunies face à un système extrêmement complexe. Notre profession, comme toutes les professions médicales, souffre des effets de la démographie. Si nous sommes actuellement 7280, du fait des départs en retraite et des flux de formation, dans 10 ans, nous ne serons plus que 3500. Cette baisse de nos effectifs crée une situation globale qui nécessite une nouvelle définition de nos missions, car notre expérience montre que le médecin du travail a un rôle fondamental dans la démarche de prévention de la désadaptation et de l’exclusion.
C’est pourquoi nous souhaitons mieux connaître votre champ d’action.

Mme Versini :
Mon action est plus particulièrement orientée en direction des populations en situation de très grande exclusion. Ce sont principalement les personnes sans domicile fixe mais également les publics en situation de précarité.
C’est une action transversale, qui nécessite aussi de coordonner toutes les actions ministérielles de lutte contre l’exclusion. Avec le Ministère des Affaires Sociales, du Travail et de la Solidarité, mon ministère de tutelle, nous travaillons sur la question de l’emploi, déterminante dans le processus de lutte contre l’exclusion.
En ce qui concerne l’accès au logement, nous avons mis en place avec le Ministère de l’Equipement le programme des « maisons relais » , un habitat alternatif destiné aux personnes en situation de grande exclusion. Plus de 1.000 places ont été créées en 2003, dans le cadre d’un plan pluriannuel qui prévoit la création de 5.000 places sur cinq ans. Nous menons également des actions en matière d’habitat indigne ou de prévention des expulsions locatives.
Mais je souhaite avant tout faciliter l’accès aux droits. Malgré la loi contre l’exclusion de 1998, l’accès aux droits sociaux n’est pas effectif, en particulier pour les plus fragiles de nos concitoyens. C’est l’axe principal du Plan National de renforcement de la Lutte contre l’Exclusion (PNLE), que j’ai lancé en mars dernier. Nos procédures administratives sont trop complexes, et beaucoup de nos concitoyens, renvoyés d’un guichet à un autre, se découragent. C’est particulièrement vrai pour les personnes qui connaissent de graves difficultés. Il faut simplifier les procédures et faire en sorte que le guichet devienne un appui et non plus un obstacle. A la demande du Président de la République, j’ai engagé une évaluation de la loi de 1998 qui associera les bénéficiaires de nos dispositifs, afin de pointer les insuffisances mais aussi de repérer les bonnes pratiques.

Cinergie :
Dans ce plan il y a un volet santé spécialement axé sur le volet psychique, que pouvez-vous nous en dire ?

Mme Versini :
Nous avons engagé un travail important sur la souffrance psychique et sur la facilitation de l’accès aux soins. La souffrance psychique, c’est-à-dire l’angoisse, la dépression, l’incapacité de se projeter dans l’avenir, est la principale pathologie de l’exclusion. C’est la raison pour laquelle j’ai mis en place un groupe de travail sur cette question, autour du Pr Parquet, de manière à pouvoir apporter des réponses appropriées et adapter nos institutions. La souffrance psychique constitue un frein à toute démarche d’insertion. C’est pourquoi je souhaite d’une part, généraliser sur l’ensemble du territoire l’intervention d’équipes mobiles psychosociales pour aller au devant de ceux qui ne sont plus en mesure de formuler une demande d’aide, et d’autre part, développer les lits infirmiers pour apporter une réponse mieux adaptée.

Cinergie :
Prévoyez-vous une implication dans le domaine de la formation ?

Mme Versini :
L’illettrisme touche 5 à 10% de la population française. Il faut bien évidemment agir dès le plus jeune âge. Un enfant qui ne sait pas lire en CE2 n’assimilera jamais correctement toutes les bases, et sera potentiellement pénalisé sur un marché de l’emploi de plus en plus spécialisé. Le repérage de l’illettrisme se fait à l’école mais aussi lors de la Journée d’Appel de Préparation à la Défense, où tous les jeunes sont évalués. Un réseau de parrainage se met en place et donne alors une deuxième chance à ceux qui ont échappé au système scolaire.

Cinergie :
L’exclusion est un problème complexe qui associe souvent de multiples facteurs : l’illettrisme, le problème de logement, de nutrition, d’emploi, de formation…

Mme Versini :
En ce qui concerne la formation continue, tous les syndicats ont signé le droit à la formation individualisée tout le long de la vie. C’est un beau concept d’intérêt général. La loi initiée par Jean-Louis Borloo sur la faillite civile va aussi offrir une deuxième chance. Jusqu’ici, les personnes qui cumulent petits revenus, handicap de vie et surendettement n’avaient aucune chance de s’en sortir. Parler de réinsertion, lorsqu’on cumule problèmes sociaux et problème de santé, ne peut se faire que si l’on organise une prise en charge globale.
Il faut donc remettre en réseau les personnels du social, du médical et de la psychiatrie pour que la personne puisse construire un vrai parcours d’insertion. C’est une priorité.

Cinergie :
Vous venez de définir le mode d’action que nous privilégions : mettre en place le travail en réseau associant des professionnels de santé au travail avec d’autres professionnels : ergonomes, psychologues du travail, ergothérapeutes, services sociaux…Quand on aborde le maintien à l’emploi on doit tenir compte de l’ensemble de la situation, qui déborde le champ salarié/entreprise. La perte d’emploi est un facteur de désinsertion, professionnelle puis sociale. Quel est votre sentiment sur la place du médecin du travail dans la lutte contre l’exclusion ?

Mme Versini :
Je ne peux répondre à cette question qu’à la lumière de mon expérience de directrice générale du SAMU social, où le médecin du travail a un rôle important car les métiers sont très difficiles. Je pense que le médecin du travail, comme l’ensemble des professionnels de santé, doit sans cesse élargir ses compétences, notamment sur la question de la souffrance psychique, qui, aujourd’hui, touche les publics en situation de précarité mais aussi d’autres parties de la population. N’oublions pas que notre pays détient le record d’Europe en matière de consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques. La souffrance psychique ne nécessite pas de suivi psychiatrique permanent, mais il faut un diagnostic du psychiatre, puis un accompagnement par des psychologues ou des travailleurs sociaux formés. Il me paraît nécessaire, pour les médecins du travail, d’avoir une approche des phénomènes sociaux et des difficultés sociales, non pas pour devenir des « spécialistes du social », mais pour développer autour d’eux un réseau de référents vers qui orienter les personnes en cas de besoin. Ils doivent avoir un rôle de vigie. Au sein de l’entreprise, il y a aussi un ensemble de phénomènes : le harcèlement moral, le mal être, la dépression. Des phénomènes que les gens connaissent parfois dans leur vie personnelle, mais qui peuvent aussi survenir dans le monde du travail et des relations professionnelles.

Cinergie :
Votre regard correspond à la trame de notre prochain congrès de médecine du travail et de deux de ses thèmes : « maintien dans l’emploi et états de santé » et « santé mentale » ...

Mme Versini :
Vous avez un rôle d’accompagnement auprès des publics fragiles. L’être humain est particulièrement fragile lorsqu’il se trouve en situation de déstabilisation personnelle dans des milieux difficiles.

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